8

Samuel et Marianne arrivèrent les derniers, vers neuf heures. Le champagne, servi en apéritif dans le jardin d’hiver, était accompagné de toasts au foie gras et de petits boudins grillés. Très élégant dans un costume bleu nuit, Adrien passait les plateaux de l’un à l’autre, veillant à ce que les coupes restent pleines.

Pascale avait fait l’effort de surmonter le malaise provoqué par sa discussion avec son père. Décidée à sourire malgré tout afin de ne pas assombrir cette soirée de réveillon, elle s’était préparée avec soin : maquillage lumineux, chevelure relevée en chignon, courte robe fluide de satin ivoire.

— Tu es tellement plus belle en femme qu’en jean ! s’était écrié Henry en la voyant.

Plus réservé mais tout aussi admiratif, Laurent semblait avoir du mal à détacher d’elle son regard.

— Tu as réussi à décorer cette maison comme quand nous étions gamins, constata Adrien en s’arrêtant devant elle. J’adorais les Noëls ici…

Désignant le sapin et les dessins au blanc d’Espagne sur les vitres, il eut un sourire attendri.

— Je t’offre un abonnement pour les années à venir, répondit Pascale. Je compte rester à Peyrolles un bon moment !

— Au moins le temps de rembourser ta banque et ton mécène, ironisa son frère.

Samuel, qui se trouvait à côté d’eux, leva les yeux au ciel.

— Je ne serai pas un créancier trop exigeant, promis, à condition d’avoir un abonnement aussi. Plus je viens dans cette maison, plus je l’aime.

— Ah, ça ne m’étonne pas ! lança Aurore. Habiter Peyrolles est un vrai bonheur, on s’y amuse comme des folles.

— Vous n’êtes pas mortes de peur, seules toutes les deux, les soirs d’hiver ? interrogea Marianne avec curiosité.

— Si, bien sûr ! D’ailleurs, nous avons joué au train fantôme dans le parc, l’autre nuit, pour aller cueillir du houx. Frissons garantis !

— Où se trouvent les plus proches voisins ?

— Largement hors de portée de voix.

Aurore éclata de rire en tapotant l’épaule de Marianne.

— Mais nous ne sommes pas des petites natures, ni Pascale ni moi…

Pascale savait qu’Aurore n’appréciait pas Marianne. « Elle a une façon de te regarder, quand elle pense que tu ne la vois pas… Elle est jalouse de toi et, si elle le pouvait, elle te fâcherait avec ton ex. » Moins sévère, Pascale comprenait les réticences de Marianne depuis qu’elle s’était retrouvée dans les bras de Sam.

— Le problème des maisons anciennes, trancha Henry, c’est qu’on est toujours en train de faire ou de prévoir des travaux.

— Tu exagères, protesta Pascale.

— Non, ma chérie, tu t’en rendras vite compte. En vingt ans de location, des tas de choses ont dû se dégrader. L’électricité est vétuste, la chaudière, n’en parlons pas…

— C’est ça, n’en parlons pas, sois gentil, pas ce soir.

Avec un soupir volontairement exagéré, Henry tendit son verre à Adrien.

— Toi, n’en profite pas pour m’oublier.

Une douce chaleur régnait dans le jardin d’hiver, grâce aux radiateurs électriques et à la multitude de bougies rouges et vertes disposées un peu partout.

— Où est Georges ? demanda Pascale à Aurore.

— Il ranime le feu dans la cheminée de la salle à manger, sinon on va mourir de froid pendant le dîner.

— À propos, qu’est-ce qu’on mange, les filles ? s’enquit Adrien.

— Une gasconnade, annonça fièrement Aurore.

— C’est quoi ?

La question de Marianne arracha un sourire apitoyé à Aurore.

— Pascale va vous expliquer, moi il faut justement que j’aille brancher le four !

— Il s’agit d’un gigot aux anchois et à l’ail. On va vous le servir avec des truffes cuites sous la cendre.

— Oh, quelle bonne idée d’y avoir pensé ! s’exclama Laurent. Vous les faites avec une petite barde de lard et…

— Dans du papier d’argent, oui, c’est la recette.

— Vous n’avez pas eu trop de mal à en trouver ?

— Si. Mais nous avons une gentille voisine, à un kilomètre d’ici, qui a pu nous en dénicher chez un paysan.

— De qui parles-tu ? s’étonna Henry. Pas de cette vieille emmerdeuse de Léonie Bertin ?

— Pourquoi la traites-tu d’emmerdeuse ? Elle est très aimable.

— Et très bavarde, surtout !

— Elle nous a donné des gâteaux à la violette que vous aurez en dessert.

Henry haussa les épaules, apparemment contrarié, mais Pascale l’ignora.

— Pas de fromage ? railla Adrien.

— Bien sûr que si. J’ai pensé à toi, j’ai choisi un gâtis.

— C’est vrai ? Ah, je t’adore !

De nouveau, Marianne semblait perdue à l’énoncé de toutes ces spécialités régionales. Elle lança un regard interrogateur à Samuel, qui expliqua avec une pointe d’agacement :

— Une fondue de cantal et de roquefort dans une pâte à brioche.

— Maman avait l’art de composer des dîners de ce genre, se rappela Adrien. Je ne crois pas que nous ayons jamais mangé de dinde ou de bûche un soir de Noël ! Je me souviens d’une année où elle nous avait fait une tranche de foie gras frais, à peine poêlée, avec du raisin blanc…

Une ombre de mélancolie passa sur son visage mais il se reprit tout de suite, sans doute par égard pour son père.

— Votre menu est somptueux, les filles !

Henry regardait ailleurs, l’air perdu dans de sombres pensées. Laurent profita du silence pour demander l’autorisation de prendre quelques photos avec son appareil numérique.

— Si vous ne les aimez pas, je ne les conserve pas, donc elles seront toutes formidables… Et d’abord le sapin, j’en ai rarement vu d’aussi original !

— Aurore aurait dû être décoratrice, affirma Pascale.

— Purpan y aurait perdu une excellente infirmière, rétorqua Laurent avec un de ces sourires chaleureux dont il avait le secret.

Il fit signe à Pascale de venir poser devant l’arbre et elle se prêta au jeu de bonne grâce.

— Vous êtes sublime dans cette robe, murmura Laurent en baissant son objectif.

À l’évidence, c’était elle qu’il voulait photographier plutôt que le sapin.

— Je vous ai apporté un cadeau de Noël virtuel, Pascale. Du genre qu’on ne peut pas envelopper.

— À savoir ?

— L’hôpital d’Albi a besoin d’un pneumologue, qui sera engagé début février. Si vous êtes toujours intéressée, je peux vous obtenir ce poste.

Saisie, elle resta d’abord sans réaction, puis elle se précipita impulsivement vers lui et le prit par le cou pour l’embrasser. Un baiser chaste, qui fit toutefois ricaner Samuel.

— Tu appelles ça un cadeau ? En tout cas pas une promotion, j’imagine !

Aussi troublé par le contact de Pascale que par l’ironie de Sam, Laurent bredouilla :

— Je ne fais que lui faciliter les choses, c’est son choix.

— Tu dois être cinglée, ma parole ! lâcha Sam avec une certaine agressivité. Lui encore, ça se comprend, si tu ne fais plus partie du personnel de Purpan il a les mains libres pour te…

— Samuel, s’il te plaît !

L’intervention de Marianne, à la fois timide et déterminée, permit à Sam de faire marche arrière.

— Oh, bon, je plaisantais.

Laurent lui jeta un regard indéchiffrable sans lâcher Pascale, qu’il avait prise par la taille.

— L’idée n’est pas mauvaise, ma petite fille. D’abord, tu pourras t’épargner tous ces risques inutiles sur la route, ensuite tu seras très bien à Albi. Les Fontanel y sont connus, tu verras, et l’hôpital est devenu important.

Content de lui, Henry considéra successivement Laurent puis Samuel. Avait-il envie de les dresser l’un contre l’autre ? À moins que ça ne l’amuse de voir ces deux hommes, qu’il estimait, prêts à s’affronter pour plaire à sa fille.

— Les truffes seront cuites dans dix minutes, annonça Georges.

— L’agneau aussi, nous sommes synchronisés !

Aurore lui adressa un sourire plein de tendresse et, l’espace d’une seconde, Pascale les envia. Ils allaient bien ensemble, leur relation semblait les épanouir et ils réussissaient le prodige de conserver malgré tout une certaine indépendance. Était-ce la recette du bonheur ? Elle s’aperçut que Laurent la tenait toujours, ce qui lui procurait une sensation agréable, mais elle s’écarta de lui en avisant la tête renfrognée de Sam.

— Je vous propose de passer à table, déclara-t-elle d’un ton léger.

La place des convives avait été un véritable casse-tête, néanmoins elle pensait avoir fait pour le mieux. Adrien se retrouvait entre Marianne et Aurore, dont l’autre voisin était Georges, tandis que Pascale avait pris son père à sa droite, Laurent à sa gauche, avec Samuel presque en face d’elle. Des pommes de pin et des étoiles argentées décoraient la nappe, ainsi que des bougies en forme de pères Noël. Profitant du chahut accompagnant l’arrivée du gigot, Pascale se pencha vers Laurent.

— Merci pour ce cadeau, c’est le plus beau qu’on pouvait me faire.

— La perspective de ne plus voir Nadine Clément, je suppose ?

Elle secoua la tête en riant, ce qui eut pour effet de dénouer son chignon. Alors qu’elle récupérait à tâtons deux ou trois épingles pour rattacher ses cheveux, Laurent effleura sa nuque, comme s’il voulait l’aider.

— Le professeur Clément ne risque pas de me manquer, admit Pascale.

— Tant mieux. En tout cas, Sam n’a pas tort, à partir de février je pourrai vous inviter où je veux sans déchaîner les commérages.

À l’autre bout de la table, Adrien multipliait les efforts pour mêler Marianne à la conversation, et la jeune femme semblait se dérider. Pascale espéra qu’elle arriverait à passer une bonne soirée malgré l’indifférence dont Sam faisait preuve à son égard. Quelques jours plus tôt, il avait annoncé qu’il viendrait seul, puis s’était ravisé aujourd’hui en téléphonant pour demander si Marianne pouvait l’accompagner. Lors de cet appel, il ne devait pas être seul car il n’avait donné aucune explication à ce changement de programme.

Pascale s’aperçut que Sam était justement en train de la regarder et elle lui sourit.

— Tu veux bien servir le vin ?

À peine prononcée, elle regretta sa phrase, pourtant anodine. À l’époque où ils étaient mariés, c’était toujours Sam qui s’occupait du vin. Ils aimaient recevoir leurs copains avec des crus de qualité, et Sam achetait régulièrement du vin pour constituer leur cave. Conciliant, il lui avait même proposé d’en prendre une partie lorsqu’ils avaient divorcé mais, à ce moment-là, les bouteilles de bordeaux ou de bourgogne millésimés étaient le cadet des soucis de Pascale.

Elle le vit se lever pour emplir les verres avec précaution. En connaisseur, il évitait de verser trop vite. Lorsqu’il arriva derrière elle et se pencha au-dessus de son épaule, elle éprouva une impression étrange, qui ressemblait presque à un regret. Ils avaient été très amoureux, très heureux, et si Pascale était tombée enceinte ils ne se seraient jamais quittés. Jamais !

Comment pouvait-elle penser à ça alors que Sam était en passe de refaire sa vie et qu’elle-même se laissait séduire avec délice par Laurent ? Reportant son attention sur ce dernier, elle constata qu’il l’observait d’un air interrogateur.

— Pascale, ma chérie, c’est tout simplement divin ! décréta son père, qui venait de goûter une bouchée de truffe.

— Félicite Aurore, c’est elle le chef cuistot.

— Heureusement pour nous, ironisa Sam, parce que tu n’es pas tout à fait un cordon-bleu, si mes souvenirs sont bons.

— Essaie de t’empêcher d’être désagréable, au moins le temps du dîner, répliqua-t-elle en lui adressant une grimace.

— Il n’y peut rien, c’est sa nature ! lança Marianne avec un petit rire censé atténuer son propos.

Dans le bref silence qui suivit, Pascale surprit l’expression exaspérée de Samuel. Elle se leva et prit la corbeille de pain pour aller la remplir à la cuisine.

— Je vais découper le reste du gigot, je pense que tout le monde voudra se resservir, proposa Georges.

— Je m’en charge, tu as assez travaillé pour ce soir !

Déjà debout, Sam saisit le plat et suivit Pascale.

— Tu me trouves vraiment désagréable ? demanda-t-il dès qu’ils furent seuls.

— Un peu tendu.

— Désolé. Marianne me tape sur les nerfs. Elle a trop bu et elle ne supporte pas l’alcool.

— Laurent aussi paraît te taper sur les nerfs !

— C’est différent. Je l’aime beaucoup, mais voir sa tête de merlan frit dès qu’il pose les yeux sur toi…

— Et alors ?

Tournée vers lui, elle le toisa des pieds à la tête.

— Alors… rien. Tu as raison, excuse-moi.

Quand il était dans son tort, Sam savait le reconnaître et faire amende honorable.

— Je ne dois pas avoir l’air plus intelligent que lui, admit-il. D’autant que tu es éblouissante, ce soir. Enfin, tu l’es toujours…

Il reposa le couteau à trancher et leva les yeux sur elle. Pendant deux ou trois secondes, leurs regards restèrent rivés l’un à l’autre.

— Allons-y avant que ce soit froid, murmura Pascale, mal à l’aise.

Chaque fois, il parvenait à provoquer en elle toutes sortes d’émotions. N’était-elle pas détachée de lui non plus ? Dans ce cas, elle se livrait à un jeu dangereux en continuant à le voir. Et pour Marianne, la situation était intenable, inadmissible.

De retour dans la salle à manger, où la conversation était animée, Pascale retrouva le sourire et décida de se consacrer à Laurent. Elle bavarda un moment avec lui, évoquant ce poste à Albi qui la tentait tellement.

— Je me sens très bridée par Nadine Clément, presque ramenée à mes années d’internat. Comme elle ne m’aime pas, elle contrôle tout ce que je fais, diagnostics, prescriptions, sans compter son obsession des examens superflus ! Et pas question de passer trop de temps au chevet d’un malade, elle est capable de venir vous tirer par la manche pour vous expédier ailleurs. Souci de rentabilité et d’efficacité, peut-être, mais d’une part ça entretient une assez mauvaise ambiance, d’autre part on se sent déresponsabilisé. En revanche, ses qualités professionnelles sont indiscutables, ce serait un plaisir de travailler avec elle si elle était moins… acariâtre.

Laurent souriait en l’écoutant, apparemment ravi de pouvoir l’aider à obtenir un meilleur statut.

— Albi est une plus petite structure que le CHU de Purpan, à mon avis vous y aurez toutes les responsabilités que vous souhaitez, et peut-être même trop à votre goût.

— Rassurez-vous, je ne viendrai jamais vous le reprocher ! affirma-t-elle en riant.

Après le gâtis, plus personne n’avait faim, aussi Aurore proposa-t-elle de servir les gâteaux à la violette en même temps que le café, dans le jardin d’hiver.

— On en profitera pour ouvrir les cadeaux ! s’écria Marianne d’une voix haut perchée.

Elle semblait effectivement avoir beaucoup bu, et Pascale lança un regard interrogateur à Sam. Résigné, celui-ci alla prendre Marianne par le bras, lui chuchota quelques mots à l’oreille puis l’aida à quitter la salle à manger.

— Tu n’as pas passé ton temps à la resservir, au moins ? demanda Pascale à Adrien.

Son frère prit un air innocent, mais il était parfaitement capable de ce genre de mauvaise blague.

— On rangera plus tard, dit Aurore en passant à côté d’elle. Viens, allons nous amuser avec les autres.

Pascale la suivit, ignorant la table dévastée.

 

Sa montre, qu’il avait pris soin d’enlever, était accrochée à la poignée de la fenêtre, au-dessus de levier. Il pencha la tête de côté pour voir l’heure. Six heures moins le quart et il ne se sentait toujours pas fatigué. D’un coup d’œil, il s’assura qu’il n’y avait plus rien à laver, ensuite il saisit un torchon pour essuyer les derniers plats.

Une soirée abominable… Réussie, en fait, mais qui lui laissait une impression de gâchis, d’amertume, de regrets. Henry avait été adorable avec lui, comme si Samuel était toujours son gendre, mais il avait également fait tout un numéro destiné à épater Laurent, qu’il voyait peut-être comme son prochain gendre. Le géniteur possible de ses futurs petits-enfants.

— Laurent est mon ami, Marianne a été ma maîtresse, et je suis en train de les détester tous les deux : bravo !

Était-ce pour se punir qu’il avait préféré s’attaquer à cette montagne de vaisselle plutôt qu’essayer de dormir ? À moins que l’idée de s’allonger près de Marianne ne l’ait fait fuir, tout simplement. Pascale leur avait octroyé une chambre d’amis agréable, sommairement meublée, sans doute persuadée qu’ils étaient toujours amants. Sam était resté au chevet de Marianne, après l’avoir déshabillée et obligée à avaler un bol de café, jusqu’à ce qu’elle sombre dans un profond sommeil. Une fois certain qu’elle ne se réveillerait pas de sitôt, il était redescendu mais tout le monde était parti se coucher, hormis Pascale et Laurent. Seuls dans le jardin d’hiver, assis devant le sapin allumé, ils parlaient à mi-voix et Samuel n’avait pas voulu les interrompre. Il s’était réfugié dans la bibliothèque, où il avait feuilleté distraitement bon nombre d’ouvrages consacrés à la médecine. Certains d’entre eux, annotés de la main de Pascale, dataient de l’époque où elle préparait son internat. Obnubilé par une foule de souvenirs dont chacun l’accablait davantage, il n’avait pas vu le temps passer. Lorsqu’il était sorti de la bibliothèque, toute la maison était plongée dans le noir. Bien entendu, il n’avait pas pu s’empêcher de vérifier que la voiture de Laurent était partie. Ensuite, écœuré de sa propre mesquinerie, il s’était mis à ranger.

Passer le réveillon de Noël attablé en face de Pascale, chez Pascale, et n’être plus rien pour elle le désespérait. Jamais il n’aurait envie de fonder une famille avec une autre femme, or il arrivait à un âge où la question allait devenir cruciale. Bien sûr qu’il voulait des enfants ! Des fillettes aux grands yeux noirs, comme elle.

Pendant le dîner, quand son chignon s’était défait, il avait éprouvé une irrésistible envie de toucher ses cheveux. Brillants, soyeux, parfumés, les caresser était un geste sensuel, hélas ! c’était Laurent qui avait posé sa main sur la nuque de Pascale. À cet instant-là, Samuel s’était senti non seulement dépossédé mais aussi submergé d’une jalousie viscérale. Cette femme avait été sa femme, comment avait-il pu être assez fou pour la laisser s’en aller ?

Il ouvrit les placards de la cuisine au hasard, essayant de trouver où se rangeaient les assiettes, les verres. Dans cette maison, même les placards étaient pleins de charme, avec leurs portes anciennes, leur incroyable profondeur, leurs crochets de cuivre chargés d’ustensiles.

— Tiens, je devrais m’acheter une vraie maison…

Pour y vivre seul ? Non, autant rester chez lui, en espérant que Marianne veuille bien ne plus débarquer à l’improviste.

Pauvre Marianne ! Il savait très bien pourquoi elle avait tant bu, et il s’en voulait de la rendre malheureuse, mais là encore, que faire ? Se montrer plus ferme et la tenir à distance ? C’était facile de prendre ce genre de décision quand on ne souffrait pas.

— Une vraie fée du logis ! s’exclama Adrien. Je n’en crois pas mes yeux…

Il entra dans la cuisine en bâillant, vêtu d’un invraisemblable pyjama de flanelle parsemé d’éléphants roses.

— Tu es trop mignon, je t’assure, ironisa Samuel. Veux-tu que Cendrillon te fasse du café ?

— Ce serait merveilleux.

Adrien s’affala sur une chaise, se passa la main dans les cheveux, s’étira.

— J’avais la même idée que toi, je voulais ranger ce foutoir avant que les filles ne s’en chargent. Merci de m’avoir devancé, tu es un frère.

Encore une expression surgie du passé, de l’époque où Sam était le beau-frère d’Adrien.

— C’est amusant de prendre le petit déjeuner ici, j’ai l’impression d’avoir rajeuni de vingt ans !

— Si je comprends bien, tu n’es plus vraiment contrarié que ta sœur ait racheté Peyrolles ?

Sourcils froncés, Adrien parut réfléchir sérieusement à la question.

— Je ne sais plus trop… La maison est pleine de bons et de mauvais souvenirs.

— Et c’est pour cette seule raison que Henry et toi étiez si violemment opposés au projet de Pascale ?

— Oh, dès qu’il s’agit d’elle, tu deviens chiant ! Tu imagines qu’elle a besoin de quelqu’un pour se défendre ? Elle n’en fait qu’à sa tête, tu es bien placé pour le savoir.

— Ne m’agresse pas ou je te fais du jus de chaussettes.

Adrien se mit à rire et leva les mains en signe de reddition.

— Comment va ton amie ?

— Elle dort.

— À mon avis, elle n’est pas près de se réveiller ! Pense à lui monter de l’aspirine avec son café. Je la trouve très gentille, tu sais, et aussi très séduisante. Tu devrais mieux t’en occuper, sinon elle finira par te quitter.

— C’est fait, nous avons rompu.

Ouvrant de grands yeux, Adrien le dévisagea.

— Je croyais que vous étiez amoureux et que tu pensais à te remarier…

— Non, pas du tout.

— Tu vas rester vieux garçon, Sam ?

— Et toi ? Si tu veux, on peut fonder un club !

Sa mauvaise humeur revenait mais Adrien, impitoyable, se remit à rire.

— Je parie que tu soupires encore après Pascale.

— Soupirer n’est peut-être pas le bon mot, mais…

Adrien hocha la tête d’un air apitoyé, toutefois il ne fit pas de commentaire. Après avoir mis deux sucres et un peu de lait dans son café, il le but en silence.

— D’accord, dit-il enfin, ma sœur est une sacrée bonne femme, pourtant personne n’est inoubliable. Crois-moi sur parole !

— Pourquoi ? Tu as de l’expérience en matière de chagrins d’amour ?

— Plus que tu ne le penses.

Perplexe, Samuel le contempla quelques instants. Personne n’était plus discret qu’Adrien sur sa vie privée. Même Pascale ne savait rien de lui alors qu’ils étaient très proches, et elle s’en était souvent étonnée.

— Ne me regarde pas comme ça et garde tes conclusions pour toi, lâcha Adrien d’une voix soudain tranchante.

Quelles conclusions ? Adrien avait-il un problème dont il ne voulait pas parler ? Samuel retourna chercher la cafetière et la posa entre eux sur la table.

— Tu es au courant de toutes les interrogations de Pascale au sujet de sa mère ?

— Vaguement. Papa m’en a dit deux mots avant d’aller se coucher, hier soir. Ce qui me surprend c’est que toi, tu sois au courant.

— Elle était bouleversée, elle m’a appelé au secours.

— Bien sûr… À qui veux-tu qu’elle se confie, à part toi ? Dans quelque temps, ce sera sans doute sur l’épaule de Laurent Villeneuve qu’elle s’épanchera, mais pour l’instant elle compte sur toi. Normal, tu es toujours là.

Son ton narquois fut insupportable à Sam, qui réagit aussitôt.

— Tant mieux pour elle ! Parce que ton père et toi, vous n’avez pas été très présents quand elle a voulu changer de vie. On aurait cru qu’acheter Peyrolles était un crime de lèse-majesté, et c’est pareil quand elle demande des précisions sur l’histoire de sa famille. Vous avez donc tant de choses à vous reprocher ?

— Ne parle pas de ce que tu ignores ! hurla Adrien en tapant du poing sur la table.

Dressés l’un contre l’autre, ils se dévisagèrent avec fureur jusqu’à ce que la voix de Pascale les fasse sursauter.

— Vous êtes malades ou quoi ? Pourquoi vous disputez-vous comme ça ?

Samuel se tourna vers elle et, instantanément, sa colère disparut. Enveloppée d’un peignoir en velours bleu ciel, ses cheveux défaits tombant sur ses épaules, bien qu’à peine réveillée elle resplendissait. Où puisait-elle son énergie, sa sérénité ?

— Oh… Vous avez tout rangé ! s’exclama-t-elle gaiement.

— Lui tout seul, bougonna Adrien.

Elle s’approcha de son frère, le prit par le cou et l’embrassa.

— Tu m’as l’air ronchon, ce matin.

— Maintenant que je sais où tout se trouve, tu veux une tasse ou un bol ? demanda Samuel.

Connaissant ses préférences, il lui avait déjà sorti une tasse et elle le remercia d’un sourire radieux.

— Tu m’as évité une sacrée corvée avec cette vaisselle. Je voulais faire la surprise à Aurore, je me suis levée exprès. Évidemment, je ne pensais pas tomber sur un meeting dans la cuisine…

Aucun des deux ne jugea utile de répondre et Pascale but son café avant d’enchaîner :

— Il a neigé cette nuit. Vous avez vu ?

Samuel s’approcha de la porte-fenêtre et colla son front contre la vitre. Le jour n’était pas encore levé mais tout semblait recouvert d’une couche blanche.

— Incroyable…

Dans la bibliothèque, dont les volets étaient fermés, il ne s’était rendu compte de rien.

— Ils auront salé l’autoroute, mais peut-être pas la départementale de Labastide à Marssac, et encore moins la vicinale qui part d’ici. Surtout un 25 décembre !

— De toute façon, on voit si rarement de la neige dans la région qu’ils seront débordés, affirma Samuel.

Être obligé de rester un peu à Peyrolles ne l’aurait pas dérangé s’il avait été seul, mais Marianne finirait par se réveiller et il n’imaginait pas passer une journée ici avec elle.

— Je peux conduire là-dessus, dit-il, à regret.

— Non, pas question ! protesta Pascale. Vous n’avez qu’à déjeuner avec nous, on mangera les restes, et tout aura fondu cet après-midi. Je sais que tu es un merveilleux pilote, Sam, néanmoins je ne veux pas que tu prennes de risques. Rien ne te presse ?

La fatigue de la nuit ne se faisait pas encore sentir et il n’avait pas vraiment envie de partir, surtout lorsqu’il entendit Adrien déclarer :

— Bon, je file m’habiller, ça sent le concours de boules de neige !

Sam attendit qu’il soit sorti puis il resservit du café.

— C’était quoi, le sujet de votre querelle ? s’enquit Pascale.

— Les cadavres cachés de la famille Fontanel. Tu avais raison, ton frère devient très chatouilleux dès qu’on parle du passé.

— Papa aussi. Susceptible et triste. Hier, il a voulu me faire croire que Julia était décédée, c’est la version qu’il a racontée à tout le monde, à l’époque.

— Sans doute avait-il peur qu’on juge sa femme. On éprouve forcément de la compassion pour une mère qui a perdu son enfant, mais on regarde d’un mauvais œil celle qui l’a abandonné. Aujourd’hui encore, il n’admettrait pas que tu condamnes ta mère, comprends-le…

— Pourquoi le défends-tu toujours ? s’étonna-t-elle.

— Parce que c’est un type bien. Du moins je le crois, même si je continue à me demander pourquoi il t’a vendu Peyrolles au lieu de te le donner.

Pascale hocha la tête, songeuse. Sam la connaissait suffisamment pour savoir qu’elle allait tout faire pour rencontrer sa demi-sœur, que Henry soit d’accord ou pas. Dans quel état ressortirait-elle d’un face-à-face avec cette femme de quarante ans, handicapée depuis sa naissance ? Et de quelle manière imaginait-elle réparer l’injustice subie par la malheureuse ?

— Je vais m’habiller aussi, j’ai froid, décida-t-elle.

Le jour se levait enfin, un ciel gris fer éclairait peu à peu l’épaisse couche de neige.

— Tu n’as pas dormi de la nuit, Sam ? Tu devrais prendre une bonne douche, tu as l’air crevé.

— Attends ! s’écria-t-il alors qu’elle se dirigeait vers la porte. Est-ce que tes affaires… avancent, avec Laurent ?

Elle fit volte-face et s’appuya d’une main au chambranle pour le dévisager.

— Mes affaires ?

— Disons, votre flirt.

— En quoi es-tu concerné ?

— Simple curiosité, répliqua-t-il avec une parfaite mauvaise foi.

— Eh bien, pour la satisfaire, je t’avouerai que Laurent est plutôt mal à l’aise vis-à-vis de toi ! Il a l’impression d’être en train de chasser sur ton territoire et j’ai dû lui rappeler que je ne suis plus ta femme, seulement ton amie. Pourquoi lui fais-tu croire le contraire ?

— Mais non, pas du tout, je…

— Oh, arrête, Sam ! Tu ne veux pas que je refasse ma vie, c’est ça ? Ou alors, tu trouves que Laurent n’est pas un homme pour moi ?

Pris en faute, empêtré dans ses contradictions, Samuel secoua la tête en cherchant ses mots.

— Si… Laurent t’irait très bien… Je l’estime beaucoup.

Il essaya de trouver quelque chose de plus convaincant mais y renonça. Pascale parut hésiter une seconde entre la colère et le rire ; finalement elle vint vers lui, le prit par les épaules et déclara, en le regardant droit dans les yeux :

— Garde-moi ta tendresse intacte, Sam.

Incapable d’interpréter cette phrase sibylline, il se contenta de lui sourire.

 

Juste après le déjeuner tardif, servi à la cuisine dans une joyeuse ambiance, Pascale réquisitionna Adrien pour aller rendre une visite de politesse à Léonie Bertin.

Non seulement la neige n’avait pas fondu, mais un brusque refroidissement la transformait en glace. Pestant derrière sa sœur, Adrien dérapait sur le chemin.

— Et tu appelles ça une petite promenade digestive ! Mes chaussures seront foutues…

— Marche au milieu de la route au lieu de t’enfoncer dans les congères, aucune voiture ne roule aujourd’hui.

— Les gens ne sont pas fous, ils restent chez eux ! C’est encore loin ?

— Là-bas. Tu vois le toit de la maison ?

Chaudement vêtue, Pascale était heureuse de prendre l’air après tous ces abus de bonne chair.

— Pourquoi dois-je porter ce paquet ? s’indigna Adrien, qui venait de trébucher. Je ne sais même pas ce qu’il y a dedans !

— Un châle en laine des Pyrénées, ce n’est pas lourd, arrête de te plaindre.

— Un châle… Méfie-toi, tu pourrais bien finir dame patronnesse. À moins que tes adorateurs ne t’en empêchent.

— Tu parles de qui, là ?

— Eh bien, tout le monde ! Ton ex-mari, ton directeur, même le petit copain d’Aurore lorgne tes jambes au passage.

— Georges ? Tu dis n’importe quoi, il est amoureux d’Aurore et ça se voit.

— L’un n’empêche pas l’autre, ma puce, on dirait que tu ne connais pas les hommes !

Pascale s’arrêta et se retourna pour observer son frère.

— Tu es bien cynique, Ad. Qu’est-ce que tu as ?

Elle était certaine qu’il allait répondre d’une boutade mais il se crispa.

— Rien. Sauf que j’en ai marre de tout. Je n’aime pas les fêtes et je n’ai plus envie d’être seul.

— Toi ?

— Qui d’autre ? Nous sommes combien, sur cette route ?

Son instant de sincérité était passé, il retrouvait déjà son ton sardonique, pourtant Pascale insista.

— Adrien ? Si quelque chose ne va pas, je ne demande qu’à t’aider…

— Tu n’y peux rien, ma pauvre ! explosa-t-il.

Interloquée, elle n’osa pas lui poser d’autres questions et se remit en marche. Il ne l’avait pas habituée à exposer ses problèmes, toujours de bonne humeur malgré son ironie mordante. Quelle mouche venait donc de le piquer ? Sa discussion de l’aube avec Samuel l’avait-elle mis de mauvaise humeur ?

Elle entendit crisser ses semelles dans la neige tandis qu’il la rattrapait.

— Ne m’en veux pas, dit-il doucement, j’ai des soucis.

— Papa ?

— Non, je m’occupe beaucoup de lui et je crois qu’il va bien. À la clinique aussi, tout est sur des rails, les lits sont occupés et les comptes équilibrés, ce qui devient un prodige par les temps qui courent !

— Alors quoi, Ad ? Chagrin d’amour ?

— Je suppose que ça s’appelle comme ça, admit-il du bout des lèvres, mais je n’ai aucune envie de te raconter mes malheurs. Je suis ton grand frère, c’est moi qui suis censé veiller sur toi, te conseiller et te consoler, pas le contraire. On me l’a assez répété !

De plus en plus étonnée, elle s’abstint de tout commentaire jusqu’à ce que, de lui-même, il enchaîne :

— C’est vrai, on peut au moins parler de ça puisque tu veux tellement tout savoir du passé. Maman – que j’adorais, soyons clairs – te voyait comme la huitième merveille du monde. Pas parce que tu étais son enfant et moi pas, non : parce que tu étais une fille. Une fabuleuse petite fille devant laquelle elle était en admiration et qu’il fallait protéger comme le saint sacrement. Pour me rassurer, papa m’a expliqué très tôt que maman avait perdu une petite fille. Je dis bien « perdu ». Je n’ai eu que cette version durant des années. Ensuite, quand maman a été vraiment malade, papa m’a avoué que cette enfant n’était pas morte, que maman avait choisi de la confier à l’Assistance publique, incapable de gérer son handicap.

— Il te l’a dit à toi, mais pas à moi !

— Non, bien sûr que non. Te connaissant, tu n’aurais pas pu t’empêcher d’en parler à maman, or le sujet était enterré depuis longtemps, il n’y avait aucune raison de la torturer avec ça.

— Tu t’entends, Adrien ? Avec « ça » ? C’est d’un être humain qu’il est question !

La colère de Pascale revenait, attisée par le fait de ne plus rien comprendre à son père, à son frère. Leur cynisme la révoltait, elle se sentait soudain différente de tous les membres de sa famille, étrangère à eux, seule à défendre une évidence qu’ils refusaient de voir.

Parvenue à la grille de Léonie Bertin, elle s’arrêta, un peu essoufflée.

— Bon, c’est une très gentille vieille dame et elle se souvient de nous, enfants. Inutile de hurler, elle n’est pas sourde.

Adrien éclata d’un rire spontané, inattendu.

— Ah, ma puce, tu es impayable avec tes leçons de morale, je te jure…

Pascale le dévisagea une nouvelle fois, un peu éberluée, cependant elle se mit à rire aussi, gagnée par sa gaieté.

 

La neige tenait toujours, mais un paysan du voisinage avait sorti son tracteur et répandu du sable sur les petites routes. Vers cinq heures, juste avant la nuit, Samuel décida qu’il était grand temps de partir. Jusque-là, il n’avait pas réussi à convaincre Marianne, qui voulait absolument dire au revoir à Pascale et à Adrien.

Lorsqu’ils revinrent de leur visite à Léonie Bertin, les joues rougies par le froid et l’air tout joyeux, Samuel les attendait avec impatience pour prendre congé, mais Marianne le devança.

— C’était un Noël magnifique, Pascale ! Merci de nous avoir accueillis si gentiment, et pardon d’avoir un peu abusé de vos excellents vins. J’ai dormi comme un bébé, et quand je me suis réveillée il y avait de la neige partout, un vrai conte de fées !

Elle souriait sans se forcer, naturelle, enthousiaste, chaleureuse avec Pascale comme si elle remerciait du fond du cœur une amie. Or elle avait passé une très mauvaise soirée, Sam en était conscient, et plusieurs comprimés d’aspirine n’avaient toujours pas calmé sa migraine.

— J’ai été ravie de vous recevoir, affirma Pascale.

— Vous comptez énormément pour Sam, il était fou de joie de venir réveillonner ici, et il avait bien raison ! Encore merci.

Partagé entre la surprise et l’agacement, Samuel la prit par le bras pour interrompre ces effusions.

— Repose-toi, tu le mérites, dit-il en se penchant vers Pascale.

— Tu étais vraiment « fou de joie » ? chuchota-t-elle tandis qu’il l’embrassait dans le cou.

Ils échangèrent un coup d’œil amusé, complices malgré eux.

— Sois prudent sur la route, ajouta Pascale à voix haute.

Elle les raccompagna jusqu’au perron et agita la main pour répondre aux signes d’adieu de Marianne.

— Bon, tu peux arrêter ton numéro de charme, grommela Sam en franchissant les grilles de Peyrolles.

— Au bout du compte, je la trouve très sympa, ton ex…

— Tant mieux.

— En revanche, sa maison n’est pas très bien chauffée, j’ai eu froid toute la nuit.

— Tu dormais trop profondément pour avoir la moindre idée de la température, fit-il remarquer.

— Ne sois pas désagréable, je me suis excusée. J’ai trop bu, et alors ? C’était Noël, non ? Et je ne crois pas avoir fait de scandale. De toute façon, nous ne sommes plus que des copains, toi et moi, et entre copains on a le droit de se soûler !

Constater qu’elle se souvenait de leur accord lui procura un vague soulagement. Il allait pouvoir la déposer chez elle et rentrer seul.

— Ne t’en fais pas, fit-il d’une voix apaisante, ce n’est pas grave.

Rien ne l’était plus entre eux, d’ailleurs, puisque leurs chemins allaient se séparer. Sam négocia un virage et sentit la voiture déraper sur une plaque de glace. Le paysan n’avait pas dû sabler partout, la route restait dangereuse. En ce qui le concernait, la conduite ne lui posait aucun problème, mais il espéra ne pas croiser trop de chauffeurs débutants sur cette patinoire.

— Tu sais ce qui est grave, Sam ?

Les yeux rivés à la route, il secoua la tête en signe d’ignorance.

— Tout ce temps que tu perds à pleurer après elle. Tu n’acceptes pas de l’avoir perdue, alors tu t’accroches à n’importe quoi pour faire partie de son entourage malgré tout. Mais elle a un père, un frère, et aussi un soupirant qui semble très bien lui convenir. Hier soir, vu de l’autre bout de la table puisqu’on nous avait séparés toi et moi, tu me faisais de la peine à te chercher encore un rôle, à mendier ses regards… D’accord, elle est très belle, peut-être même très gentille, très brillante ou tout ce que tu veux, mais le problème c’est qu’elle ne te voit plus, il faudra bien que tu t’y résignes un jour et que tu arrêtes de gâcher tes autres chances d’être heureux.

Assommé par le discours qu’elle venait de lui servir d’un ton docte, il ouvrit la bouche puis la referma sans rien dire. Comment la convaincre que, quoi qu’elle dise ou fasse, elle ne serait jamais la femme de sa vie ? Espérait-elle l’en persuader de force ? Ses arguments, imparables en ce qui concernait l’étrange rapport de Sam avec Pascale, devenaient stupides si elle croyait encore être celle qui le guérirait.

— Merci de tes conseils… d’amie, railla-t-il.

Pourquoi était-il si faible, pourquoi l’avait-il emmenée avec lui ? Parce qu’il ne voulait pas lui faire de peine ? Ridicule ! Il lui en avait fait bien davantage en cédant à son désir de passer Noël ensemble. La fin de leur liaison devenait grinçante et il en était seul responsable.

Elle ajouta quelque chose mais il n’y prêta pas attention, brusquement alerté par un camion qui descendait trop vite la côte, face à lui. Pleins phares, le semi-remorque était en train de se déporter. En une fraction de seconde, Sam comprit que le chauffeur perdait le contrôle, entraîné sur la pente verglacée.

— Samuel ! Il nous fonce dessus ! hurla Marianne.

Son cri se perdit dans les coups de Klaxon désespérés du camionneur. Sam avait déjà rétrogradé, il ne pouvait pas freiner brutalement sans prendre le risque de se mettre en travers lui aussi. À droite comme à gauche, la route était bordée d’arbres, et en donnant un léger coup de volant, Sam pria pour n’en percuter aucun.

 

Ponctuelle, Nadine Clément arriva à huit heures précises dans son service, le matin du 26 décembre. Elle s’arrêta au bureau de la surveillante de l’étage et lui confia une énorme boîte de chocolats destinée à tout le personnel. Le regard stupéfait de l’infirmière en chef ne pouvait pas lui échapper, pourtant elle l’ignora. Tout comme elle ignorait certains coups d’œil intrigués vers le bracelet de perles offert par Benjamin, qu’elle avait décidé de garder au poignet.

Chaque Noël lui apportait une petite dose de mélancolie, qui s’estompait vite dans le travail, mais cette année le réveillon avait été particulièrement morose. Emmanuel, son frère, ne parlait que d’aéronautique, il était assommant et ses amis aussi. Plus grave, il devenait neurasthénique avec l’âge, la retraite ne lui valait rien. Durant la soirée, interminable, Nadine avait retourné dans sa tête la terrible phrase de Benjamin : « Notre famille est non seulement restreinte mais carrément usée. C’est le cul-de-sac. »

Effectivement, les Montague n’avaient pas engendré une grande lignée. Elle, au début de son mariage avec Louis Clément, avait remis à plus tard les enfants, jusqu’à jour où elle s’était retrouvée veuve. Une ou deux fois, elle avait caressé l’idée de se remarier, mais l’hôpital était trop prenant, et la course au titre de professeur l’avait engloutie. Elle ne le regrettait pas et n’aurait changé sa place pour rien au monde, néanmoins elle se serait réjouie d’avoir des neveux ou des nièces.

En faisant quelques courses, l’avant-veille, elle s’était arrêtée rue Lafayette chez Olivier, le meilleur chocolatier de la ville, et avait fait composer pour elle-même un ballotin comprenant des capitouls, des Clémence Isaure – délicieux raisins à l’armagnac enrobés de chocolat noir – et des péchés du diable aux écorces d’orange et de gingembre. Au moment de payer elle s’était ravisée, demandant le même assortiment en beaucoup plus grand, destiné à son équipe de Purpan. La note, vertigineuse, l’avait laissée de marbre. À quand remontait sa dernière attention pour ses collaborateurs ? L’idée de leur surprise l’amusa sans l’attendrir. Dans son service, personne ne l’aimait, elle était sans illusions.

Le constat de ce manque d’amour autour d’elle avait contribué à lui gâcher Noël. Et en se couchant, dans la nuit du réveillon, elle s’était surprise à regarder le bracelet de Benjamin avec une certaine émotion. Pis encore, juste avant de s’endormir elle avait eu une pensée incongrue pour Camille.

Camille ! Elle se détestait d’y avoir songé. Les moments d’abandon, très rares chez elle, la mettaient toujours en rage. Une nature colérique… Plusieurs fois, son père avait utilisé cette expression méprisante pour la désigner, à son grand désespoir. Laide peut-être, soupe au lait sûrement, mais au moins très intelligente et menant sa carrière de main de maître ! Parce que Camille, elle…

Mon Dieu, paix à son âme. Avec toutes ces sottises du charabia abscons des psys à propos des enfants mal aimés, on pouvait sans doute imaginer que la bâtarde d’Abel Montague avait des excuses ? Nadine ne supportait pas les excuses, les justifications a posteriori qui absolvaient tous les incapables.

Décidément, les fêtes de fin d’année ne lui réussissaient pas. Pour que la Saint-Sylvestre ne ressemble pas à ce Noël sinistre, elle décida qu’elle resterait chez elle et en profiterait pour rédiger un article destiné à une publication médicale américaine. Le genre de choses qu’elle n’avait jamais le temps de faire, pourtant elle le devait.

— Bonjour madame ! lança joyeusement Pascale en la croisant.

Une seconde, Nadine se figea. La responsable de son vague à l’âme était cette femme en blouse blanche, avec sa trace de métissage dans ses grands yeux étirés vers les tempes et les mêmes cheveux noirs que sa mère. Pourquoi ne s’en débarrassait-elle pas ?

— Je voulais vous avertir que je compte demander ma mutation à Albi en début d’année, annonça Pascale. Pour des raisons de convenance personnelle, puisque j’habite loin de Toulouse.

— Parfait, répliqua Nadine d’un ton sec.

Elle le pensait. La meilleure nouvelle de l’année. Mais à qui ou à quoi la devait-elle ? Pascale Fontanel allait vraiment disparaître de son service ? Un vrai cadeau tombé du ciel !

 

Samuel écoutait attentivement les explications du chirurgien orthopédiste qui se tenait de l’autre côté du lit.

— Je suis satisfait de l’intervention. La fracture du fémur se présentait avec un déplacement important, mais la broche a été posée sans problème.

Il baissa les yeux vers Marianne, à qui il s’adressa en souriant.

— Pour l’instant, pas question de bouger. Je vous laisse en de bonnes mains. Salut, Sam.

Pâle et défaite, elle se contenta de hocher la tête et attendit qu’il soit sorti. Ensuite, elle prit la main de Samuel.

— Combien de temps sans bouger ?

— Quelques jours. Ils te lèveront dès que possible.

— Tu ne veux pas t’asseoir cinq minutes ?

— Si, mais il faut que j’aille bosser. On doit déjà m’attendre au bloc.

L’accident, dont il était sorti indemne, lui laissait un souvenir très amer. Longtemps encore il entendrait les cris de terreur puis de souffrance de Marianne. Il avait diagnostiqué lui-même la fracture, appelé de son portable le SAMU d’Albi et couvert Marianne de son propre blouson. Tout s’était passé si vite qu’il avait eu du mal à comprendre. À l’instant où, quittant des yeux le flanc du camion qui arrivait sur lui tel un mur, il avait visé entre deux arbres, la voiture avait bien réagi et suivi la trajectoire qu’il lui imposait. Malheureusement, quinze mètres plus loin, elle était allée s’encastrer dans un muret de pierre qui ressemblait à un tas de neige. Le choc, très violent, avait défoncé la portière de Marianne.

— La rééducation sera longue ?

— Tout dépendra de la manière dont l’os se consolidera.

Surmontant son impatience, il s’assit sur l’unique chaise de la chambre et s’efforça de prendre un air désinvolte.

— As-tu besoin d’autre chose ? Je peux repasser à ton appartement ce soir et t’apporter des affaires demain.

Il avait fait le nécessaire pour qu’elle ait une chambre seule, était allé chez elle chercher des chemises de nuit et une trousse de toilette, avait même pensé à s’arrêter dans une épicerie de luxe pour lui acheter une corbeille de fruits exotiques.

— J’aimerais des magazines. Des trucs de femmes, surtout pas de politique.

— Je te trouverai ça à la boutique du hall.

Il décrocha le téléphone posé sur la table de chevet, vérifia qu’il y avait bien une tonalité, puis il prit la télécommande de la télévision et essaya plusieurs chaînes.

— Bon, tout fonctionne… Je vais te laisser te reposer !

Malgré son immense compassion pour elle, augmentée d’un pénible sentiment de culpabilité, il ne savait plus quoi lui dire et n’avait qu’une envie : sortir.

— À plus tard, murmura-t-il en se levant.

Après une légère hésitation, il se pencha et l’embrassa tendrement sur la joue.

— Ne te fais aucun souci, je me suis occupé des papiers d’admission et de ton arrêt de travail. J’ai remis le dossier à ton père.

Il avait rencontré ses parents pour la première fois la veille, dans la salle d’attente des urgences. Des gens simples et chaleureux, qui ne semblaient pas lui tenir rigueur de quoi que ce soit. Il s’était senti embarrassé devant eux, persuadé que Marianne leur avait brossé un portrait de lui trop flatteur. Le voyaient-ils comme une sorte de fiancé de leur fille unique ? Cette idée le faisait frémir.

Il quitta le service d’orthopédie avec soulagement. Jusque-là, il n’avait pas estimé utile d’avertir Pascale, néanmoins il voulait lui parler avant qu’elle n’apprenne l’accident par d’autres. Comme il était moins pressé qu’il ne l’avait fait croire à Marianne, il bipa Pascale et attendit qu’elle le rappelle sur son portable.

Dix minutes plus tard, il la retrouva à la cafétéria. Ainsi qu’il le craignait, elle fut consternée de savoir Marianne hospitalisée et promit d’aller passer un moment avec elle dans la journée.

— Mais tu n’as rien fait pour éviter ce tas de neige ?

— Non. La voiture avait encore beaucoup d’élan et je pensais que ça nous freinerait. Impossible de deviner qu’il y avait un muret de pierres dessous. De toute façon, tout va si vite dans ces cas-là…

— Tu ne tes pas enroulé autour d’un arbre, c’est déjà un miracle. Mon Dieu, Sam, je ne supporterais jamais qu’il t’arrive quelque chose !

Un cri du cœur qui le bouleversa, mais presque aussitôt elle ajouta :

— Tu as dû avoir tellement peur pour Marianne ! Pourquoi n’as-tu pas appelé à Peyrolles ? On serait venus vous aider.

— On avait besoin d’une ambulance.

— Tu n’as pas été très raisonnable de partir alors que le jour baissait. Vous pouviez bien rester encore une nuit !

— Avec des « si »… Si ce camion n’avait pas roulé alors qu’ils sont interdits de circulation les jours fériés, s’il n’avait pas neigé la veille, si nous étions toujours mariés, toi et moi…

Interloquée, elle le contempla quelques instants en silence.

— Tu sais, dit-elle enfin, j’ai trouvé Marianne plus marrante, plus détendue. Où en êtes-vous, tous les deux ?

— Nulle part. En principe, nous avions rompu le matin du réveillon, mais elle a voulu m’accompagner quand même. Mauvaise idée !

— Pourquoi as-tu accepté ?

— Parce que les hommes sont lâches, et surtout parce qu’elle était triste.

— Qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?

— Tu veux dire, maintenant que j’ai une dette envers elle ? Rien. M’occuper d’elle le mieux possible jusqu’à ce qu’elle puisse rentrer chez elle. Pour la suite, elle a ses parents, ses amis.

Pascale hocha la tête d’un air peu convaincu. Le jugeait-elle égoïste ou indifférent ? En réalité, il était prêt à faire n’importe quoi pour adoucir le séjour forcé de Marianne à l’hôpital, cependant ses sentiments n’allaient pas au-delà. Consultant sa montre, il s’aperçut qu’il allait bientôt être en retard.

— Je file. Veux-tu déjeuner avec moi cette semaine ? Si tu n’as rien de prévu samedi midi, viens au club, je t’emmènerai faire un tour d’hélico.

Bizarrement, elle parut un peu embarrassée par sa proposition et finit par avouer, du bout des lèvres :

— Samedi, j’ai déjà promis à Laurent de déjeuner avec lui au club.

— Ah ! Très bien… Alors, je te verrai là-bas.

Il n’était pas certain d’avoir réussi à conserver une voix normale. L’aéroclub était son territoire ; s’il devait y rencontrer Pascale et Laurent ensemble, il allait avoir beaucoup de mal à le supporter. Se forçant à afficher un sourire amical, il quitta la cafétéria et se dirigea vers les ascenseurs. Ce qu’il éprouvait était violent, aigu, désespérant. Une bouffée de jalousie à laquelle il ne pouvait même pas prétendre mais qui lui donnait une furieuse envie de déclarer la guerre à Laurent. Un homme qui était son ami, son directeur, accessoirement son élève… et désormais son adversaire.

Anéanti, il se demanda s’il n’avait pas commis la pire bêtise de sa vie en encourageant Pascale à venir s’installer à Peyrolles. Sans lui, elle n’y serait jamais arrivée, il avait provoqué tout seul son propre malheur, bien fait pour lui !

À l’étage de la chirurgie générale, il fonça vers le vestiaire des chirurgiens. Il en avait marre de pratiquer des anesthésies, marre de l’hiver qui l’empêchait de voler à sa guise, marre de poursuivre en vain un amour perdu. Tout en se brossant avec soin les mains et les bras, il se remémora le dossier du patient qu’il allait endormir d’ici quelques minutes. En général, c’était le meilleur moyen pour oublier tout le reste, mais là ce fut insuffisant.